|
Petits instantanés avec Roger McGowen de Bernard Montaud
La première rencontre
Et voilà, soudain, Roger est venu s’asseoir en face de nous. Il s’est penché en avant pour dégager ses bras dans son dos afin que les gardiens puissent lui ôter ses menottes. Et il s’est redressé, souriant, paisible, si paisible dans cette ambiance glaciale où tout espoir semble interdit. Etrange sensation immédiate de cet homme ! Comme je ne parle pas anglais, c’est d’abord son corps, ses yeux, sa simple présence qui sont venus s’imposer pendant que Pierre Pradervand, mon ami traducteur - devise déjà avec lui. Ils ont tant à se dire tous les deux ! Cela fait déjà douze ans que Pierre visite Roger. Et pendant tout ce temps, me voilà scrutant Roger Mc Gowen. Est-il bien tout ce qu’il écrit ? Ou bien est-ce un imposteur ? Est-il cet homme de foi autodidacte que j’attends, ou bien seulement un détenu cherchant à se faire remarquer ?

C’est d’abord ses yeux d’enfants qui vont me surprendre, tant il vous regarde avec une envie spontanée d’être émerveillé! Je le vois bien : pendant qu’il parle avec Pierre, il me scrute de temps en temps du coin de l’oeil. Il me sonde en profondeur avec tant de discrétion et de pudeur, mesurant sans doute le bonhomme. Et puis, il y a ses poignets si fins et ses mains si gracieuses au bout de ses bras musclés par beaucoup d’exercices. Il y a là tant de délicatesse, si imprévue dans un tel contexte. Il y a tant de grâce, là où j’attendais un costaud un peu rustique ! Décidément, cet homme n’est pas banal. Et puis, il bouge sans agitation, il respire sans effort, il parle sans empressement. Autant de signes indéniables d’un certain calme au-dedans. Oui, vraiment, il me faut en convenir, il est bien ce qu’il écrit ! Il est sans aucun doute un homme de foi vivant en enfer, un homme de foi prisonnier au dehors, mais déjà si libre au dedans !

Les présentations faites, il est tout de suite dans le vif du sujet en nous expliquant l’ambiance quotidienne dans le couloir de la mort. « Vous savez, me lance-t-il, il y a ici trois sortes de détenus. Les premiers, les plus nombreux, sont devenus des bêtes féroces. Ils hurlent leur haine et leur douleur à longueur de journée jusqu’à être épuisés de fatigue. » Un peu comme si nous vivions en permanence avec des voisins de palier qui ne cessent de se déchirer, de taper sur les meubles, sur les tables et les portes à grands coups de pieds. Pas simple tout de même !
« Il y en a qui souffrent tellement qu’ils se mutilent, tant ils sont arrivés au bout de la raison. Comme ce détenu, il y a quelques mois, qui a mangé ses yeux pour ne plus voir le monde, dans des hurlements si déchirants. Ou bien encore celui qui s’est cisaillé le front et a ensuite tiré sur sa peau pour s’enlever le visage, comme on épluche un légume. Ils ont si mal, ils sont tellement à bout, ils hurlent depuis tant d’années que, parfois, leur douleur atteint le comble !
« Il y a aussi ceux qui ont trouvé la foi, mais pour embêter tous les autres. Ils lisent à longueur de journée la Bible ou des prières, parfois en criant pour se faire entendre le plus loin possible. Souvent, ils attendent que les premiers s’endorment de fatigue après avoir crié toute la journée pour prendre le relais et empêcher à leur tour de dormir tous ceux qui ont hurlé.
« Et puis, il y a ceux qui sont rentrés en eux-mêmes. Ceux qui ont compris qu’au-dehors, il n’y a pas de solution. Ceux qui apprennent peu à peu une autre façon de vivre au-dedans pour sauver leur raison. Et ce n’est pas simple dans un tel contexte d’avoir toujours une longueur d’avance sur la haine et la violence. A chaque instant, nous risquons de trébucher. A chaque instant, la folie au-dehors vient nous chercher pour que nous re-choisissions la paix. »
Evidemment, j’étais perplexe devant de telles conditions de vie ! Mais comment fait-on pour garder un peu de paix au milieu d’un tel chaos ? Il me répondit avec douceur en appuyant sur chaque mot : « Au-delà de la douleur, au-delà de toute cette souffrance, on peut rencontrer de l’amour pour tous ces pauvres êtres… Alors survient le Silence ! » Ils hurlent, ils crachent sur tous ceux qui passent devant leur cellule, ils jettent même leurs excréments sur les gardiens. Tout cela n’est que de la douleur, de la douleur extrême racontant des pauvres vies. Et c’est là, sans doute, que le silence surgit, un tout autre silence que celui que l’on trouve à la fin du bruit, ai-je pensé presque malgré moi. Un silence qui proviendrait de… l’amour pour autrui !

Pas de doute: pour moi, Roger était bien le phénomène presque « zoologique » que j’étais venu rencontrer. Pas de doute, j’étais en face d’un homme de foi, si authentique et si sincère quand il s’agit de pratiquer au-dedans pour sauver sa vie au dehors. Pas de doute, Roger est une sorte de champion du monde des amours impossibles. Et soudain, toutes nos mesquineries affectives deviennent si insignifiantes…
Pas de doute, voilà de la foi à l’état pur ! Et je me suis retrouvé tout petit devant cette montagne de vie.
Bernard Montaud - Novembre 2009
|