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EDITO par Béatrice Vallaeys
L’argent est le nerf de la guerre. C’est aussi, hélas, le nerf d’une justice «bien administrée». Les Américains en savent quelque chose : quoiqu’on pense de la justice aux Etats-Unis, tout le monde s’accorde sur ce qu’il faut bien qualifier de tare majeure, son coût colossal. En particulier dans les cas d’appel de condamnations à mort. Certes, aux Etats-Unis, tous les accusés rich and famous ne gagnent pas leurs procès, mais à l’inverse, les pauvres, eux, ont toutes les chances de les perdre. «Nous devons absolument trouver encore de l’argent, beaucoup d’argent avant le procès.» Sinon ? «Sinon, l’avocat d’office attribué au condamné à mort devrait assurer seul sa défense. Mais nous trouverons. Nous n’envisageons même pas la possibilité de ne pas rassembler assez d’argent.» Le Suisse Pierre Pradervand, qui parle ainsi, est l’animateur du comité de soutien à Roger McGowen qui croupit dans un couloir de la mort au Texas depuis vingt deux ans. Pour parvenir à un nouveau procès, il faudrait au moins recueillir 100.000 euros. En nous associant aux hommes et aux femmes qui se battent pour sauver la vie de Roger McGowen, en réclamant une révision de son procès, nous comptons simplement convaincre nos lecteurs qu’ils ne doivent pas rester passifs… Une manière de téléthon, en clair: un appel aux dons. Si Roger McGowen n’est pas rejugé rapidement, il risque l’exécution.
Article du journal Libération - Le Mag - 12 et 13 Décembre 2009

Il avait 22 ans quand il a été incarcéré, 24 quand il a été condamné à mort. Il en a aujourd’hui 46. Roger McGowen est un des symboles de l’arbitraire de la justice américaine. Accusé d’avoir tué par balles la patronne d’un night-club de Houston, il a rejoint le couloir de la mort au Texas où il moisit depuis 1987. A son procès, un avocat soûl, des jurés manipulés et une accusation qui a préféré ignorer son alibi… Autant de facteurs qui ont précipité Roger McGowen vers la peine capitale («leMag» du 26 septembre). Depuis, le condamné écrit son quotidien, ses réflexions et ses observations dans le couloir de la mort. Le Texas est un des champions de la peine de mort. «Libération» s’associe à la campagne pour la révision du procès en publiant (pages X et XI) la deuxième chronique de Roger McGowen.
Une année capitale
En septembre, «leMag» publiait la première chronique du couloir de la mort de Roger McGowen, condamné en 1987 pour un meurtre qu’il a toujours nié. Il écrit aujourd’hui au seuil d’une année cruciale: celle de la révision du procès.
Par HÉLÈNE CRIÉ-WIESNER à Houston Photos JÉRÔME BRÉZILLON
«Il paraît naturel de tendre à la bonté.» Marie NDiaye prête cette belle réflexion à l’une des héroïnes de son dernier roman. Comblée d’attentions et de gentillesse, la fameuse héroïne prend, mais sans réciproque. Elle mesurera trop tard les dégâts de son égoïsme (1). Pour Roger McGowen, 46 ans, incarcéré depuis vingt-deux ans dans le couloir de la mort d’une prison texane, l’affaire est entendue : «S’il existe un lieu où la gentillesse est vitale, c’est bien dans le couloir de la mort. Etre gentil sans honte, c’est parfois la seule manière de sauver sa raison, d’éviter de sombrer dans la folie.»
Roger McGowen est un homme à part. Il écrit, depuis son funeste couloir de la mort, ses réflexions et observations méditées dans un silence et un isolement quasi-complets. Mc Gowen laisse paraître un altruisme qu’on n’attend pas d’un homme soumis à des conditions de vie aussi monstrueuses. Ne dit-on pas de la prison qu’elle fabrique des bêtes fauves? Mc Gowen a choisi la spiritualité, laïque à l’en croire, et cela ne regarde que lui.
Dans sa première chronique, il décrivait le couloir de la mort lors du passage d’un condamné conduit à son exécution: «Le “Tap, tap, tap!” des mains contre les fenêtres. Et chaque fois, je me dis que je ne veux pas regarder, que je ne vais pas regarder, que je refuse d’être le témoin d’un homme conduit à la mort comme du bétail.» Son sort est entre les mains du gouverneur du Texas, le républicain Rick Perry, successeur depuis 1998 de George Bush, et qui peut se vanter d’avoir battu le record d’exécutions de son prédécesseur dans cet Etat : 200 contre 152.
Oubli, attente et refus
Alors, que reste-t-il à Roger McGowen? Attendre, encore. Il aurait déjà dû recevoir la réponse de la Cour fédérale à sa nouvelle demande de révision de procès de juillet dernier. Beaucoup d’éléments nouveaux sont apparus depuis sa condamnation. Mais les juges peuvent traîner autant qu’ils le veulent. Après tout, s’il n’a pas déjà été exécuté, c’est grâce à cette lenteur : avec 331 condamnés en attente d’exécution dans les geôles de la Polunsky Unit, les magistrats texans ont fort à faire avec les recours. Accusé d’un meurtre pour lequel aucun témoin ne l’a jamais reconnu, affligé à son procès d’un avocat commis d’office qui se vantait d’avoir laissé condamner à mort la plupart de ses clients, privé du droit de faire état de son alibi le soir du crime, McGowen est arrivé en 1987 dans le quartier des condamnés à mort sans avoir rien compris au film. Comme l’y autorise la loi, il dépose un premier recours. Son dossier est oublié plusieurs années sur le bureau du procureur. Il reçoit une date d’exécution en 1994, puis un sursis.
En 1998, un Comité de soutien constitué en Europe engage un avocat sérieux qui reprend l’enquête, démontre que le procès a été scandaleux de partialité et introduit un deuxième recours. Les sept ans d’attente aboutissent à un refus de la Cour d’appel du Texas. Pendant ce temps, le Suisse Pierre Pradervand, ami épistolaire de Roger et animateur du comité, a rassemblé une partie de leur correspondance dans un livre (2), et de nombreux lecteurs ont envoyé de l’argent pour soutenir le détenu. Pradervand prospecte alors au Texas pour trouver un avocat capable d’épauler celui commis d’office. En 2006, le comité engage Anthony Haughton. «Tony est un excellent enquêteur qui a réussi à débusquer des informations et des témoins cruciaux dans la perspective d’une révision du procès.» Un nouveau recours est déposé devant la Cour fédérale qui, cette fois, donne l’ordre à la Cour d’appel texane de réexaminer le dossier. En 2008, nouveau refus, sous prétexte que le premier procès a été «régulier». Cette notion de «régularité» est cruciale dans le droit américain, comme l’atteste un arrêt de la Cour suprême de 1997: «Il n’est pas inconstitutionnel d’exécuter un innocent pourvu qu’il ait eu un procès correct.»
De leur côté, les avocats continuent d’accumuler des témoignages attestant l’innocence de Roger McGowen. En juillet 2009, retour au fédéral pour un ultime recours –le dernier possible–, enrichi de ces éléments nouveaux. «Si la réponse est négative, explique Anthony Haughton, une date d’exécution pourrait être fixée pour 2010. Mais nous ferions immédiatement appel.» En revanche, si la révision du procès est acceptée, il n’y aura pas de temps à perdre. Tous les témoins, occultés ou manipulés par le procureur et l’avocat en 1987, devront avoir été retrouvés. Auditionnés par des enquêteurs assermentés, ils devront s’engager à venir témoigner en personne, s’ils ne sont pas en prison, si on leur paye le voyage et si on garantit leur sécurité. Autant d’impératifs que les défenseurs du condamné s’efforcent de planifier au cas où.
Et Roger McGowen, dans sa prison de Livingston, comment voit-il les choses? Les autorités pénitentiaires n’ont toujours pas autorisé Libération à le rencontrer. Mais Pierre Pradervand et Bernard Montaud, à qui nous devons les chroniques de Roger McGowen, sont allés le voir début novembre.
Festin de salade et de fruits
Parloir ultrasécuritaire, conversation via un téléphone et derrière une vitre épaisse. Quand on n’a parlé à personne depuis des mois, voire plusieurs années pour certains détenus, un parloir, c’est grandiose. «C’est aussi l’occasion de manger avec quelqu’un, raconte Bernard Montaud. Les détenus n’ont jamais ni légumes ni fruits, aussi nous a-t-il demandé de lui prendre une salade verte et une de fruits. Il était tellement heureux de ce festin!» Heureux aussi d’apercevoir des camarades perdus de vue depuis des années, incarcérés pourtant dans une cellule voisine. Parlant de ses codétenus du couloir de la mort, il disait ceci à ses visiteurs : «Nombre d’entre eux sont devenus des bêtes féroces et certains se mutilent atrocement tellement ils souffrent. D’autres ont trouvé la foi et embêtent tout le monde en hurlant leur prosélytisme à tue-tête. Et puis il y a ceux qui sont rentrés en eux-mêmes. Ceux qui ont compris qu’au-dehors, il n’y a pas de solution. Ceux qui apprennent peu à peu une autre façon de vivre au-dedans, pour sauver leur raison.»
Anthony Haughton, l’avocat engagé en 2006 par le comité de soutien du condamné.

(1) «Trois Femmes puissantes», Gallimard, 2009. (2) «Messages de vie du couloir de la mort», Roger McGowen avec Pierre Pradervand, éditions Jouvence, 2003.
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