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Petits instantanés avec Roger McGowen, de Bernard Montaud - Numéro 4
Il faut s’en rendre compte : le couloir de la mort, c’est d’abord de la mort partout présente, de la mort à tout bout de champ, de la mort comme un rappel implacable à son exécution possible à tout moment. Pour Roger, voilà vingt-trois ans que cela dure. Et chaque semaine peut donc être la dernière ! Imagine-t-on de telles conditions d’existence ?
Alors, bien sûr, par cette fréquentation quotidienne de sa fin possible à tout moment, Roger parle de la mort avec une certaine aisance. Peut-être au fil du temps finit-on par s’accoutumer à sa fin prochaine ? Peut-être le sujet de la mort devient-il moins dramatique quand on la fréquente à ce point chaque jour ?
C’est ainsi que, lors de notre première visite, Roger commença soudain à se tourner vers une porte invisible à nos yeux où il pouvait juste guetter le passage d’un détenu qui allait être exécuté le jour même. C’est le dernier hommage des codétenus : ils l’accompagnent en silence, ils guettent son passage dans les couloirs. Et quand, enfin, il sort dans la cour conduisant au fourgon blindé qui va l’emmener à son exécution, ils tapent tous sur la fenêtre de leurs cellules… Tap, tap, tap ! En signe de reconnaissance ! Tap, tap, tap ! En signe de soutien secret ! Tap, tap, tap ! Pour que celui qui va mourir sache qu’ils sont tous là à le saluer avant son départ ! Etrange fraternité, soudain si puissante et si lugubre à la fois, dans cet enfer où la mort est devenue une dame de compagnie.
Bien sûr, une fois le moment de recueillement passé lors du passage de son ami, Roger s’est retourné vers nous. Et il ne put retenir quelques commentaires sur ce qui venait de se passer. « Vous savez, raconta-t-il dans le téléphone, même si un homme a fait les pires crimes, il peut se racheter dans une mort digne. Ici, il y en a tant qui finissent par la souhaiter, tellement nos conditions d’existence sont difficiles. D’autres se font traîner par les pieds, tellement ils ont peur de ce moment ultime. D’autres encore partent la tête baissée, si coupables de leur meurtre, et se redressent peu à peu quand le « tap, tap, tap ! » commence sur les fenêtres des cellules. Permettre à un homme une fin dans la dignité, c’est aussi cela le sens de nos coups sur la vitre de nos cellules. Tous ces hommes ne peuvent pas être que des monstres, maudits à jamais ! Il faut bien qu’au moins devant la mort, ils redeviennent, un temps, un peu des hommes. »
Et puis, il nous parla du jour le plus sombre de sa vie : le jour de la mort de son frère ! Ce frère qui, sans doute, a commis le crime avec la voiture de Roger, ce qui avait permis de l’accuser. Ce frère pour lequel sa maman, au moment de mourir, avait dit à Roger : « Roger, occupe-toi de ton frère! » Ce frère à la place duquel Roger est enfermé dans le couloir de la mort depuis bientôt vingt-trois ans. Alors, quand il fut tué par la police au cours d'un autre hold-up, ce jour fut celui où Roger prit conscience de l’inutilité soudaine de son incarcération. Tout cela n’avait donc servi à rien, pour que son frère finisse ainsi ! Tout cela n’avait plus aucun sens, si son emprisonnement ne protégeait plus son frère ! Que dire devant des choses pareilles ? Sinon se taire et se tasser sur sa chaise comme pour disparaître.
Le lendemain, la mort était encore présente lors de notre seconde visite à Roger. Car, dans un parloir spécial non loin du nôtre, un parloir totalement fermé, la famille d’un détenu – sa femme et ses trois enfants – rendait une dernière visite à ce condamné qui allait être exécuté le soir même. Oh, mon Dieu ! De là où nous étions, nous ne pouvions apercevoir que leurs mains sur la vitre blindée. Et parfois, quand l’épreuve devait être trop dure, on voyait sortir cette femme ou bien une de ses filles pour pleurer sans doute en cachette. Comment vous dire le cœur qui se fend à la vue d’un tel spectacle ! Comment vous dire combien on a envie de hurler contre l’humanité entière ! Comment vous dire comme on a mal d’être humain, tout simplement assis à côté !
Bien sûr, Roger lui aussi guettait ces pauvres êtres. Et, tout naturellement, la mort revint dans notre conversation. « Tu sais, déclara-t-il soudain, ici la mort est vraiment partout ! A chaque instant, quelque chose nous la rappelle ! Mais contrairement à ce que l’on peut croire, vivre avec sa mort constamment à l’esprit, parfois cela nous aide vraiment à déguster le présent ! »
Là-bas, les mains de cette femme avaient les doigts tout blancs, tant elle appuyait sur la vitre blindée. De l’autre côté, son mari faisait de même. Et même si c’était le pire des salauds, ce n’était soudain plus qu’un homme qui allait mourir.
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